Emmanuel de Waresquiel

  • "De son vivant, personne n'a su exactement quels gens il voyait, quels livres il lisait, quels voyages il faisait. Il se dérobait d'instinct, usait sans cesse de diminutifs, d'acronymes, d'anagrammes, changeait de langue et de nom au point d'en avoir adopté plus de deux cents : Dominique, Mocenigo, Bombet, Cotonet, Esprit, William Crocodile, Choppier des Ilets, le comte de l'Espine, F. de Lagenevais et bien sûr Stendhal, dont il fait son nom de plume en 1817. Tous sont le même Henri Beyle multiplié à l'infini comme le serait l'image déformée d'Orson Welles dans la grande scène finale des miroirs de La Dame de Shanghai. La police de Fouché, le très efficace ministre de Napoléon, n'explique pas tout. Stendhal s'amuse. Il s'invente en facétieux, par jeu, par moquerie peut-être, par pudeur certainement. 'Comment m'amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique?'"

  • "Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure", a écrit Victor Hugo.
    Il est vrai qu'en un peu plus de trois mois, on n'avait pas encore vu une telle bousculade de régimes et de dynasties, de serments prêtés et reniés, de passions, d'enthousiasmes et de peurs. Napoélon débarque à Golfe-Juan le 1er mars 1815, il est à Paris, le 20. Dans l'intervalle, le régime des Bourbons s'effondre comme un château de cartes. Louis XVIII quitte Paris pour l'exil en Belgique dans la nuit du 19 au 20 mars, avec sa cour, sa maison militaire et ses ministres. Trois mois plus tard, Napoléon, battu à Waterloo le 18 juin, abdique le 22. Le pays se dote le même jour d'un gouvernement provisoire sous la direction de Fouché. Le 3 juillet, Paris capitule devant les armées de la coalition. Louis XVIII rentre pour la deuxième fois dans sa capitale, cinq jours plus tard. Les contre-jours sont toujours éclairants car ils accentuent les ombres et les reliefs. Les Cent-Jours ne sont pas seulement ceux de Napoléon, mais aussi ceux du roi, ils terminent moins l'Empire qu'ils n'inaugurent une sorte de second cycle de la grande Révolution de 1789. Ce que l'on appela alors "la révolution de 1815" porte en elle toutes les divisions françaises, toutes les révolutions à venir, celles de 1830, de 1848, de 1871.
    Dans cette partie serrée qui oppose Napoléon à Louis XVIII

  • " En brossant à contresens le poil trop luisant de l´Histoire ", pour reprendre l´expression de Walter Benjamin, Emmanuel de Waresquiel, fort de ses travaux sur le premier XIXe siècle, se demande dans ce court essai pourquoi et comment l´écriture de l´Histoire a influencé le long terme de nos significations historiques en créant de toutes pièces les éléments d´une culture politique et sociale fortement clivée, qui a façonné un peu de cette " exception " française restée vivante jusqu´à nos jours.

    Pourquoi, après l´Empire, sous la Restauration, jusqu´à la IIIe République, l´enjeu des élites et du pouvoir s´est-il situé du côté de la maîtrise du passé de la Révolution ? En quoi l´omniprésence d´une Révolution revisitée, voire rejouée comme sous les Cent-Jours, a-t-elle favorisé en France une culture de l´affrontement aux dépens d´une culture du compromis ? Comment la Nation, la Patrie, le Peuple, le Drapeau, la Gloire, la Liberté sont-ils devenus progressivement les atouts d´une mémoire déformée, voire transformée, au point, par exemple, qu´une défaite comme celle de Waterloo devienne la victoire du courage et de l´énergie français ou que les Bourbons soient assimilés pour toujours aux " fourgons de l´étranger " ?

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